Sériesophie

Au-delà des apparences, un enjeu sériel

Mr. Robot - Season 1

Parmi des thèmes récurrents de nos fictions télévisées, celui d’une vérité qu’il s’agirait d’aller chercher au-delà de ce qui nous est donné à voir en première lecture est absolument incontournable. Qu’il s’agisse d’un enjeu narratif, d’une conséquence d’un format s’étirant dans la durée ou d’un appel du pied au téléspectateur, les possibilités qu’ouvre cette question sont infinies.

Au sein même du récit, pour commencer, nous en trouvons évidemment la marque sous de nombreuses formes. Ainsi, toute quête de vérité, si elle veut durer un minimum s’appuiera sur le principe selon lequel celle-ci ne se dévoile qu’à force de ténacité et à condition d’être capable de dépasser ses préjugés et premières impressions. Ce sera le cas pour de nombreuses enquêtes policières, mais aussi pour toutes les séries qui s’inspireront de ce modèle pour l’appliquer à la médecine ou au paranormal, par exemple.

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La série télévisée, un art philosophique ?

buffyjonathan

Depuis une dizaine d’années, les ouvrages mêlant séries et philosophie se sont multipliés, démontrant à ceux qui en doutaient encore la richesse de ce genre fictionnel nouvellement frappé du sceau de la légitimité culturelle.

Pour la plupart, cependant, ces travaux se limitent à des lectures de l’un ou l’autre aspect de ces œuvres à partir de concepts philosophiques existants. Si la démarche est passionnante lorsqu’il s’agit de démontrer la puissance évocatrice que permet l’illustration de concepts par la fiction, et par conséquent l’immense potentiel pédagogique encore trop peu exploré de celle-ci, ou plus simplement encore la grande cohérence thématique et symbolique dont elles peuvent faire preuve, elle me semble présupposer, sans véritablement prendre la peine de l’interroger, la légitimité philosophique de leur objet d’analyse.

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Nos séries à l’épreuve du réel

making-a-murderer

Avec l’arrivée remarquée, ces derniers mois, du documentaire dans le format sériel, et notamment Making a Murderer disponible sur Netflix, la comparaison entre fiction et réalité se fait encore plus pressante et on pourrait être tenté de minimiser l’intérêt de la première sous prétexte qu’elle présenterait une version trop idéalisée du monde.

De fait, l’illusion réaliste dans laquelle nous abordons parfois les séries se révèle avec toujours plus d’évidence lorsque l’on prend la peine de les décortiquer avec attention. C’est qu’il n’est pas un seul aspect de celles-ci qui puisse soutenir longtemps la prétention à refléter la réalité, ne serait-ce qu’en partie.

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Nos séries et leur morale

Better Call Saul

Depuis que j’ai ouvert ce blog, j’ai tenté de démontrer à longueur d’articles que nos fictions télévisées n’étaient pas neutres idéologiquement, qu’elles avaient un impact bien réel sur nous et sur le monde qui nous entoure. Plus j’analyse de séries, cependant, et plus il devient manifeste à mes yeux que leur contenu moral s’inscrit dans une vision du monde largement partagée, d’un genre à l’autre et d’un univers à l’autre. Une telle tendance me semble ainsi assez significative pour en déduire qu’il s’agit là de l’expression d’un esprit du temps, comme autant d’incarnations du système de valeurs qui gouverne nos contemporains.

Au cœur de ce système moral, et nous verrons combien cela conditionne l’ensemble des éléments qui seront développés à la suite, nous pouvons avant toute chose identifier les fondements de la pensée pragmatique. Courant philosophique anglo-saxon, le pragmatisme consiste en une remise en cause systématique de toutes les catégories sur lesquelles nous fondons habituellement nos certitudes, en priorité desquelles le langage lui-même dont on souligne le caractère contingent.

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Flesh and Bone : mon corps e(s)t moi

Flesh-and-Bone

A l’heure où les problématiques sociétales et leur représentation par les séries télévisées sont devenues un critère de qualité et un argument critique de premier plan, parfois au dépend du simple plaisir de visionnage ou d’un véritable travail en profondeur des questions traitées, Flesh and Bone, la mini-série proposée par Starz, n’hésite pas à déstabiliser nos évidences en s’attaquant à un sujet difficile, celui de l’inceste, sans faire l’impasse sur ses aspects parfois dérangeants.

Un peu vite présentée comme le Mozart in the Jungle de la danse classique, Flesh and Bone propose pourtant bien plus que la découverte d’un milieu relativement hermétique et la déclinaison de ses excès urbains. Très vite, il apparait, en effet, que son propos sera ailleurs ; très vite une ambiance malsaine et une mise en scène appuyée des corps à l’écran nous indiquent que nous ne sommes pas ici dans la dramédie de mœurs.

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Fargo, la forme et le fond

Cet article a fait l’objet d’une publication antérieure sur le site Smallthings.fr

Fargo

Si la saison 1 de Fargo pouvait encore passer pour un OVNI télévisuel, un moment de grâce impossible à réitérer, la saison 2 nous confirme que nous avons là affaire à une très grande série, parfaitement maitrisée, pensée et mise en œuvre. Bien sûr les acteurs sont bons, la bande-son est géniale, la réalisation relève du grand art, mais plus que la rencontre d’excellents professionnels, Fargo nous propose un monde.

Un monde fait de paroles et de silence, de récits captivants et de quotidien, de références et d’incommunicabilité, un monde dans lequel les évènements suivent irrémédiablement leur cours, scellant sans pitié les destins individuels, sans pour autant qu’il soit possible d’y apposer un sens quelconque, un monde fictionnel qui joue au réel lorsque le réel qu’il nous présente se vit à travers les innombrables et inconciliables récits de ses personnages…

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You’re the Worst en quête de l’authenticité

Cet article a fait l’objet d’une publication antérieure sur le site de Smallthings.fr

You're the Worst

Dans un article consacré à New Girl, j’expliquais comment cette série exprimait un besoin très contemporain d’affronter les difficultés de l’existence avec légèreté. La saison 2 de You’re the Worst nous propose d’approfondir encore ce point de vue en nous démontrant brillamment les limites de cette position.

S’il fallait définir You’re the Worst, nul doute que ce qui la décrirait le mieux serait son air de ne pas y toucher. Non seulement c’est une comédie romantique qui joue à ne pas l’être mais c’est surtout le portrait de personnages qui font mine d’être blasés de tout, cyniques et imperméables aux émotions. C’est d’ailleurs sur ce ton que nous les avions quittés en fin de saison 1 qui nous les montrait emménager ensemble sur un prétexte, presque un malentendu.

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Les séries et la famille

netflix-arrested-developement

Si l’on prend la peine d’observer au grand angle les séries, nous pourrions être surpris par la large proportion de celles dans lesquelles les familles sont tout simplement absentes ou pour le moins anecdotiques. En effet, alors qu’elles sont très clairement un thème récurrent et un sujet constant de célébration, force est de constater que leur place est en réalité beaucoup plus restreinte qu’on ne pourrait le penser.

Bien sûr, certaines intrigues se passent très bien de l’intimité de cet espace privé et se déroulent exclusivement en dehors de la sphère familiale. C’est le cas des nombreux Procedurals médicaux, judiciaires et autres dont le cas de la semaine constitue le cœur du récit.

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Séries et normalité

Mr Robot

Plus on élargit sa culture sérielle et plus on commence à y déceler des motifs récurrents. Parmi ceux-ci, le traitement du sentiment individuel de l’anormalité, comme marginalité mais aussi comme singularité, saute assez rapidement aux yeux. On ne compte en effet plus les héros sortant de l’ordinaire, du plus farfelu au plus génial, du plus admirable au moins enviable.

Bref, c’est bien connu, les gens « normaux » sont sans histoire. Il est donc assez logique que l’on en rencontre peu dans les récits. Corrigeons cependant immédiatement cette évidence en remarquant que si les génies et autres super-héros constituent une partie non négligeable des personnages peuplant les séries, ce format adopte néanmoins une position spécifique vis-à-vis de cette question.

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Emotions sérielles

Enlightened

J’avais examiné dans un article précédent en quoi l’on pouvait considérer le plaisir comme un critère pertinent pour critiquer une série. Or, si l’on s’y penche un instant, la dimension émotionnelle, si elle reste largement impensée, constitue pourtant un élément majeur de nos expériences sérielles.

En effet, si la fiction nous pousse à réfléchir, à évaluer certaines certitudes morales, à tester des scénarii pour inventer l’avenir, le tout nourrissant notre imaginaire et ouvrant ainsi le chemin des possibles, c’est surtout parce qu’elle nous prend par les sentiments et nous fait vibrer avec elle que la fiction dispose d’une telle emprise, d’une telle puissance de persuasion. Car plus que tout discours rationnel et argumenté, en nous faisant rire ou pleurer, frémir ou rêver, nos fictions s’imposent à nous avec la force de l’évidence. Evidemment qu’elles ont raison puisque nous en expérimentons l’effet concret et immédiat sur nous-mêmes.

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